FORUM SAINT-JOHN PERSE

Forum de discussions du site Internet Sjperse.org. Discussions et réflexions à propos de Saint-John Perse et de sa poésie ; informations relatives à la diffusion de son oeuvre.
 
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 le tragique

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charlotte



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MessageSujet: le tragique   Mer 13 Sep - 12:45

Bonjour,

C'est la première fois que je participe au forum et je tenais à remercier M. Céry pour son heureuse et généreuse initiative.
Je viens de lire le discours de Florence pour Dante, dont la grande richesse m'a ravie.
Je n'ai pas terminé d'explorer les richesses de ce texte où la poésie jaillit d'une relation nécessaire, charnelle _ organique dirais-je même_ de la parole à l'être. Néanmoins je m'interroge sur la signification du tragique persien.
Deux passages motivent ce questionnement:
"[...]de cette montée d'abîme où commande le désir, instance divine, l'oeuvre tire, durable, sa vocation première et sa fatalité. A la fois créature et créatrice, elle garde, rebelle, contre toute prise d'intellect, sa liaison vivante avec le mouvement même de l'être, sa fortune."
"Sous ces paupières mi-closes de l'homme, que Dante appelle " les lèvres de l'oeil", filtre assez de clarté pour orienter en nous le sens tragique de la vie"
Il me semble que la fatalité de l'oeuvre et le tragique de l'existence (vouée à l'anéantissement) appellent l'homme à une responsabilité très haute. L'homme détient une destinée contraignante, mais cette contrainte, n'est pas absurde s'il peut s'arracher au joug d'une temporalité linéaire, individuelle. Le tragique, c'est la nécessité, mais aussi l'acceptation pleinement consentie de la fragilité inhérente à la condition humaine.
Prenant conscience du sens tragique de la vie, l'homme renonce à l'aliénation et conquiert une part d'éternité?
Mes réflexions sont brouillonnes, pardon, mais je me demandais si ce questionnement sur la nature et le rôle du tragique était pertinent pour saisir le sens de l'oeuvre? Ai-je raison de me demander si, dans le poéme de SJP, la vaste épopée du souffle est nourrie du tragique humain?
Merci!
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Sjperse
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MessageSujet: Re: le tragique   Dim 17 Sep - 9:26

Bien que vous n'ayez pas peut-être attendu une réponse uniquement de ma part, je suis tout d'abord sincèrement désolé pour le retard avec lequel je vous adresse aujourd'hui quelques propositions qui vous aideront, je l'espère.

Le Discours de Florence est essentiel pour saisir surtout les conceptions de Perse en matière de création artistique, et de mission du poète et de la poésie. Je comprends bien votre interrogation, la piste que vous entrevoyez ici. Mais en fin de compte, ce que je vous dirais à propos du "tragique humain", est que certainement, il ne s'agit pas d'un thème central dans la poésie de Perse. Certes, le regard sur la réalité de l'existence humaine et le destin des sociétés y est prégnant, mais si l'on devait considérer les implications même de ce regard, je ne crois pas que le terme de "tragique humain" soit adéquat pour comprendre le fin mot de l'attitude éthique qui est développée dans l'oeuvre. En fait de tragique, c'est surtout l'inertie qui est condamnable, et considérée comme telle au sein de la nature humaine : l'assoupissement, l'acédie... sont des réalités fortement fustigées dans la poésie de Perse, en tant qu'acceptation, ou résignation, de la part de l'homme, du "poids" inhérent à l'existence, paralysant les données de sa destinée. C'est peut-être cela, qui constituerait un "tragique humain" selon Perse, mais il faudrait accueillir la notion en ce sens très focalisé.

Il est à mon sens toujours important, à propos d'un auteur donné, de ne jamais se départir de l'ensemble de sa vision du monde, pour manier les concepts généraux qui, sans ce protocole-là, seraient vidés de leurs substance. Ainsi, dans les deux mentions du Discours de Florence que vous avez mobilisées, je vous recommande d'être attentive à ce qu'il révèlent de cette vision propre du poète, surtout quand on sait que dans la Pléiade, ce discours fait partie d'autres textes qui, en pointillé, tracent un véritavle "art poétique" de la part de Sant-John Perse.
Dans le premier extrait, il est en fait surtout question de cette position de l'oeuvre poétique face aux soubassements "obscurs" ou profonds, comme on voudra, de l'âme - on dirait, par extension, face au métaphysique en somme. C'est ce qu'il entend par "montée d'abîme" dont l'oeuvre est tirée, profondément - et c'est ce qui détermine en un sens, la "fatalité" de l'oeuvre, à savoir son ressort crucial. Et puis, l'essentiel : à partir de cette montée, l'oeuvre conserve sa liaison première, fondatrice avec le mouvement même de l'être. Ici, vous avez l'un des éléments les plus importants de l'esthétique et de la pensée chez Perse, à savoir le rôle fondamental de la notion de mouvement. Vous trouverez dans plusieurs ouvrages, les meilleurs (et surtout chez Mireille Sacotte), des réflexions de fond à propos de cette importance du mouvement, mais ce que je peux déjà vous en dire ici, c'est que quand Perse en parle à propos de l'être, il s'agit effectivement du domaine le plus profond dans lequel s'exerce le mouvement, car en bon nietzschéen, Perse concoît l'être comme une entité inséparable du mouvement. Et ici, c'est pour lui le caractère fondateur de l'oeuvre poétique, qui doit conserver, restituer ce mouvement de l'être.

La seconde mention à laquelle vous avez été attentive relève de cette idée de la mission du poète, "clairvoyant" entre tous les être humains, et dont la clairvoyance même est une force d'expression. Dante, dit-il en substance, est dôté de cette clarté essentielle qui peut justement éclairer le reste des consciences : il s'agit d'une vision je dirais quasi-messianique du poète, comme guide de l'humanité en quête de clarté (pour faire écho à la fin du Discours de Stockholm). Dante, ici, est l'mage du poète en général, et donc reflet de la mission à laquelle Perse s'identifie lui-même.

Voici donc ces quelques éléments épars et bien modestes que je souhaitais vous soumettre, mais si vous avez encore besoin d'éclairages ou de références bibliographiques, n'hésitez pas à m'en faire part.
Bien à vous, Loïc Céry
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charlotte



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MessageSujet: le tragique   Dim 17 Sep - 10:21

Ne soyez surtout pas désolé de me répondre quelques jours après ma question. Je vous suis au contraire très reconnaissante de me livrer si rapidement quelques pistes de réflexion.
Dans ma lecture du discours de Florence, j'avais été arrêtée par cette mention parce que je n'avais pas perçu de dimension tragique à l'oeuvre en la lisant (je préfère dire en la découvrant !)
Ce matin, en prenant des notes sur les deux premiers chants de Chronique, j'ai été particulièrement sensible à ce mouvement que vous évoquez. La Mort, explicitement mentionnée dans Chronique II, est tenue en défaite par l'avancée de l'être. Je pense, en particulier, au verset suivant:
"ô Mort parée du gantelet d'ivoire, tu croises en vain nos sentes bosselées d'os, car notre route tend plus loin"
En m'interrogeant sur le gantelet d'ivoire de la Mort, j'ai émis l'hypothèse que le poète nous rend la mort plus vaine en la représentant ainsi parée. J'ai l'intention de m'intéresser d'un peu plus près à la mort dans l'oeuvre. S'il n'est pas question, ou peu, de tragique, je suis sûre qu'il y a matière à de belles découvertes poétiques.
Je profite de ce mail pour vous remercier pour les pistes que vous avez proposées dans d'autres échanges. Pistes qui m'ont aiguillée dans ma lecture matinale. Je pense ici aux strates de sens que vous évoquiez, au poème palimpseste.
Je vous remercie infiniment et retourne à ma lecture de Chronique !
A très bientôt sur ce forum
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Olivier



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MessageSujet: Re: le tragique   Mer 7 Fév - 21:58

bonsoir,
je me demandais si la structure (délicieuse coquetterie) d'Amers (invocation, strophe, choeur, dédicace, etc?) correspondait à l'exactitude d'un modèle formel antique du genre ode, enfin quelle "signification" avait cette forme? (qui de façon p-être surprenante n'est choisie que pour Amers) - j'avoue que je suis joyeusement ignorant de la poésie grecque! quid par exemple du rapport avec la poésie tragique... je me souviens de l'interview de Claude Vigée décrivant Saint-John Perse en transe tournant en rond dans sa salle à manger pour accompagner la lecture de ses "strophes", alors vous comprenez que cela me fascine!
je suis allé lire ce que dit C.Rivoire de la diégèse d'Amers, mais je n'ai pas trouvé d'analyses précises sur ce point -
pourriez-vous m'extraire de cette déréliction?
amicalement
olivier
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Sjperse
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MessageSujet: Re: le tragique   Mer 7 Fév - 22:55

Cher Olivier, la meilleure référence à vous indiquer en la matière est l'étude d'Albert Henry, Amers de Saint-John Perse, une poésie du mouvement (Gallimard / Fondation Saint-John Perse, 1981). A propos du décès d'Albert Henry en 2002, une page du site : http://www.sjperse.org/henry.htm

Saint-John Perse a emprunté à l'ode grecque classique sa structure interne pour la reformuler dans Amers, ce qui confère au poème son allure archaïque, mais surtout une solennité de parole proférée sur un mode lyrique (pour lui qui traduisit Pindare dans sa jeunesse). Là non plus, il n'a rien inventé, mais comme à son habitude, sa force et son génie résident dans la transposition...

Je remarque que vous aimez particulièrement Amers... Je me trompe ?

Bien à vous, Loïc Céry
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Olivier



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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 8 Fév - 3:19

Merci beaucoup! je vais donc m'y plonger dès que je peux!

Oui oui, Amers n'est pas ce que l'humanité a écrit de pire. Je suis frustré, je m'étais livré à une belle glose sur Amers, impressionniste, interminable et incompréhensible, lorsque... la coupure de courant ("c'est à la fin de mon message que la chose survint")... et les heures perdues ne se retrouvent -hélas!- que dans le Temps Retrouvé, ce qui supposerait de lire, hélas!, tout Proust.
Je suis obligé de me contenter de ceci: de quels lointains abîmes tout cela nous vient-il, vous savez, tout cela "qui nous vienne de mer et de plus loin nous vienne".. je crois sincèrement que le "Choeur" final représente un legs de l'homme à l'homme, dans cette fusion entrevue Logos-Cosmos-Poète, dans cette fureur de vivre et d'affirmer, dans cette sacralisation extasiée de l'existence.. (je crois que je l'ai déjà décrété, mais il y a là, "biographiquement", exactement la même trajectoire que chez Nietzsche: sacraliser pour survivre, sur-mourir, sur-finir comme le dit très bien Claude Vigée justement, conjurer la finitude et l'angoisse par la reconstruction du sacré dans l'immanence, par le recueillement exalté dans les paroxysmes de l'instant, etc..)

Mais vous parlez vous-même d'une poésie de la conversion, je crois, et c'est exactement cela dont il s'agit, il me semble, pour Amers (infiniment plus que pour Vents, je crois, qui d'être une épopée, en devient plus grandiose peut-être mais aussi trop lointain, et trop froid).

Ici il n'y a pas épopée mais cérémonie et récitatif (d'ailleurs, C.Rivoire a tendance à vouloir calquer implictement la narrativité d'Amers sur celle de Vents, alors que la notion de diégèse dans Amers me gêne un peu) et il y a bien conversion, et conversion violente. Bien plus que "rituel" comme on le dit parfois, ce qui me semble impropre ou trop vague, il y a là événement, événement au sens fort du terme, et communion, communion figurée (avec les Ecoutants) mais aussi réalisée -et ô combien- dans la lecture. Je crois d'ailleurs que si l'on veut vraiment comprendre la poésie de Perse, il faudrait aussi insister sur son pouvoir performatif et étudier ce que la critique se délecte à appeler si je ne m'abuse la présence du narrataire. Car ici il y a bien prise à partie implicite du lecteur; contrairement au reste de l'oeuvre, la parole se profère dans la foule, et ce n'est pas un hasard: je veux y voir le signe de la propagation escomptée du souffle sur la chaussée des hommes, chaussée fictive mais aussi chaussée vivante et effective, et vous ne me contredirez pas sur ce point ^^... (cette dimension performative de la parole persienne est peut-être d'ailleurs l'une des modalités sur lesquelles se décline ce rapport si particulier au réel, qu'en pensez-vous)

En tout cas, comme souvent lorsqu'on se penche sur un auteur, mais de manière très aiguë avec Perse, chaque lecture persuade de la profonde multiplicité des facettes de l'oeuvre... Même, chaque recueil paraît redéfinir de manière si radicale le projet poétique persien - et n'est-ce pas normal dans cette poésie du devenir - que l'unité de l'oeuvre (interrogation légitime mais parfois obsessionnelle) semble finalement ne pouvoir se saisir que dans le dynamisme essentiel de l'esthétique qui la fonde. Aragon écrivait, je crois, que chaque vers qu'il écrivait trouvait sa source dans la méditation de tous les poèmes déjà écrits. Il me semble qu'il y a au coeur de l'activité poétique de Perse-écrivain cette même éthique de l'inaccoutumance, qu'il y a ce même tourment dissimulé derrière l'apparence ô combien trompeuse de "cycles" déclinant le même "projet" d'une célébration du monde (alors que Pluies n'a rien à voir avec Neiges, ni Vents avec Amers, et si la parole est dans l'estime, combien se module t-elle), qu'il y a cette même réinterrogation perpétuelle de la parole poétique même, de sa genèse (c'est évident), mais aussi de sa destination... Et c'est là qu'Amers se présente assurément comme un point culminant du projet poétique de Perse...

Mais vous me demandiez simplement ce que je pensais d'Amers, et je m'excuse pour ces digressions! Personnellement, de manière générale, je suis plus attiré par les textes où l'exaltation sait aussi se moduler en recueillement serein ( comme dans Eloges ou Anabase, dans Chronique ou Chant pour un Equinoxe, et surtout dans Neiges, ici encore texte bien singulier dans l'ensemble de l'oeuvre... à faire parfois regretter que Perse n'ait pas davantage versé dans cette veine plus ""mélancolique"" ).
Mais encore une fois, je vous confie qu'Amers me semble le sommet absolu et comme l'aboutissement "logique" du projet poétique persien, dans le contenu comme dans la forme, après l'inflexion d'Exil et de Vents, qui sont des poèmes plus tâtonnants, si je puis me permettre... et en cela, Amers est vraiment au même niveau que La Divine Comédie ou que L'Odyssée... "Et maintenant nous t'avons dit ton fait..."



Pardon pour ces considérations intempestives et trop tardives,
amicalement
olivier
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Sjperse
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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 8 Fév - 3:57

Il faudrait bien que je m'y reprenne à plusieurs fois avant d'épuiser tous les aspects fondamentaux que vous énoncez dans votre message. Tout cela est tellement vrai.

Mais avant tout, vous dites que "comme souvent lorsqu'on se penche sur un auteur, mais de manière très aiguë avec Perse, chaque lecture persuade de la profonde multiplicité des facettes de l'oeuvre". Là-dessus, je tiens à vous rassurer : cela n'est la marque que des très grandes oeuvres, ne croyez pas que des oeuvres ordinaires résistent aux relectures : c'est parfois l'inverse. Et de mon point de vue, la marque d'ailleurs totalement mystérieuse, j'y insiste d'emblée, des oeuvres considérables (je n'ose dire de celles où joue le génie, tant le vocable lui-même est devenu un gros mot - mais il ne me fait pas peur et je n'hésite pas pour ma part à l'utiliser), c'est justement leur caractère inépuisable. Et puisque vous évoquiez Proust, incidemment, je vous dirais que voilà précisément la catégorie à laquelle appartient l'oeuvre poétique de Perse : celle d'une certaine transcendance de l'art lui-même, et c'est dire que le terme de chef-d'oeuvre est encore impropre à qualifier de quoi il s'agit. Alors fidèle à mes propres goûts, partiaux et sans doute parcellaires, je vous dirais que l'intervention d'Aragon dans votre propos de haute tenue me paraît incongrue...

Le sommet d'Amers : oui, dans une certaine mesure. Je suis tout à fait ce que vous en exposez en parlant d'une sorte d'acmé du projet poétique persien. Et je comprends aussi votre regard sur Vents ; mais je l'ai dit dans l'essai (au sujet duquel j'attends toujours votre jugement d'ailleurs) : Vents place tout lecteur devant une sorte de tension qui est presque insupportable en elle-même. Et c'est ce qui me fascine dans ce poème : l'exhortation y est poussée à son extrême limite. Un aspect plus "symphonique" imbibe Amers d'une harmonie plus prononcée. Les aspérités de Vents sont réelles : c'est un poème tranchant. Il serait plutôt (pour filer la métaphore musicale) du côté de Stravinsky ; Amers m'évoque plus Mahler, que ne supportait pas Perse d'ailleurs. Vous avez parlé du caractère cérémoniel et récitatif du ton déployé si longuement dans Amers, et il est vrai que sous cet angle, la poésie de Perse trouve comme un accomplissement souverain. Mais l'appel, la mission protreptique, que porte aussi sa parole, tiennent dans Vents comme une assise saisissante.

La veine mélancolique est rejetée par Perse ; du moins c'est là une lutte qui se livre dans l'oeuvre, du fait même de cette empreinte d'un processus nietzschéen au travail dans les soubassements de sa parole. Le mélancolique est progressivement conjuré, et si l'angoisse est parfois présente, c'est toujours pour être transcendée. Vents et Amers (le dyptique dont parle si justement Christian Rivoire) sont justement là pour sacraliser cet exorcisme-là.

En tout état de cause, l'oeuvre poétique de Perse se déploie comme "une seule et longue phrase sans césure", qu'il s'agit de considérer dans ses évolutions propres... Et il est toujous intéressant, parmi les arpenteurs de l'oeuvre, de dire parfois quels sont les préférences des uns et des autres. Une césure alors apparaît souvent, entre les amateurs d'Eloges et d'Anabase d'un côté, et ceux de Vents et d'Amers de l'autre, ces quatre poèmes représentant ainsi deux pôles autour desquels on peut lire le reste de l'oeuvre... S'il s'agissait d'adopter cette lecture, très partielle comme vous le devinez, je vous dirais que je penche personnellement pour la seconde part : Vents et Amers m'ont toujours apparu comme le sommet, et Vents entièrement à part...

A bientôt. Bien à vous, Loïc Céry
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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 8 Fév - 4:02

J'ajoute ceci (esprit de l'escalier) : une fréquentation longue d'Amers apprend aussi que ce qui pourrait pousser au mélancolique justement, y est bien présent, sous une forme à peine cryptée, mais mise au service du chant d'ensemble : le mode mineur se glisse souvent de manière saisissante et parfois poignante dans ce vaste chant majeur de l'énergie. Je suis sûr que vous l'avez déjà découvert...
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Olivier



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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 8 Fév - 15:06

oui, tout à fait, ce que vous dites de Vents est très juste, vous avez complètement raison de parler d'oeuvre singulière et à part.. et je crois également en effet que, comme vous le rappelez en parlant de diptyque, ces deux oeuvres majeures ne prennent tout leur sens que dans l'optique d'un même itinéraire métaphysique. Il est bien normal ensuite que les préférences personnelles ne concordent pas forcément, et d'ailleurs, je vous confie que pour ma part, elles sont elles-mêmes fort sujettes à évolution... Pour ce qui est de la musique je vous avoue que je ne suis pas en mesure d'en discuter!
pour ce qui est de la mélancolie intégrée à l'oeuvre mais surpassée, c'est exactement cela, et c'est ce qui, à mon sens, fait la "dignité" du projet poétique persien... il y a comme une dramatisation interne du poème entre ces différentes tentations qui s'affrontent... rien à voir avec le ressassement d'une joie et d'une béatitude (c'est pourquoi d'ailleurs l'ouvrage de C.Camelin me semble niveler un peu trop les références philosophiques... je ne suis pas sûr que l'oeuvre de Perse soit véritablement spinoziste, par exemple)
Bon, je dois y aller, du travail sur proust, justement

a bientôt, olivier
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MessageSujet: Re: le tragique   Ven 9 Fév - 5:45

Non, les considérations de Colette Camelin ne nivellent en rien les inspirations philosophiques chez Perse : elle les fait au contraire apparaître dans L'éclat des contraires pour ce qu'elles sont, à savoir dans l'évolution même de la pensée de Perse. C'est le sens même de la périodisation qu'elle a choisie. On peut bien sûr ne pas partager toutes ses analyses, mais au moins reconnaître là une vraie méthode.
Spinoza, c'est un fait, constitue avec Nietzsche et Bergson l'un des pôles essentiels des références de Perse (et qu'il a beaucoup lu et travaillé) - dans une certaine présence au monde, une certaine immanence, un refus des arrières-mondes.

Je vous recommande de surcroît avec ferveur la lecture du tout récent ouvrage de Colette Camelin, paru il y a quelques jours de cela : Saint-John Perse. L'imagination créatrice, aux Editions Hermann. Vous y trouverez une approche qui peut-être, vous correspondra un peu plus, en raison même de la souplesse que Camelin y adopte pour l'analyse rigoureuse des conceptions de l'imagination poétique en jeu dans l'oeuvre de Perse.
http://www.editions-hermann.fr/voirLivre.php?livre_id=469&categorie_id=14&a=new

Bien à vous, Loïc Céry


Dernière édition par Sjperse le Sam 22 Mar - 14:39, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: le tragique   Mer 14 Fév - 2:33

extraordinaire!! alors là, merci de me le signaler, il n'y a rien qui puisse m'intéresser plus que les études portant sur le processus de création imaginaire (notamment parce que ça relie la littérature à tout le champ de la connaissance anthropologique et ethnologique - d'où d'ailleurs, ma fascination pour le surréalisme... mais je vous vois déjà grincer des sourcils) - alors un livre sur Perse, qui plus est...
je vais investir im-mé-dia-te-ment là-dedans!

olivier
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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 15 Fév - 14:32

Horreur! "une poétique située à l'intersection entre l'exaltation de l'imaginaire par les surréalistes et le désir d'une action lucide dans le monde humain"... (introduction, p.5)
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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 15 Fév - 14:39

Vous savez, Olivier, le jugement que je porte sur ce type de raccourci, car j'ai déjà eu l'occasion d'en parler. En l'occurrence, parler d'intersection, même s'il s'agit par la suite de récuser le premier territoire, est de mon point de vue faussé. Mais distinguez bien ceci : l'intersection est une position en soi, éloignée de deux pôles. Où voyez-vous donc l'horreur ? Se glisserait-il dans votre expression quelque perfide allusion à notre débat ancien ? Je ne saurais le croire...
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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 15 Fév - 16:32

Oui, j'en conviens.. Voici ce qu'écrit C.Camelin page 103:

"La position de Perse à l'égard de l'inconscient diffère aussi de celle de Caillois. Si le poète trouve réductrice la domination du freudisme, "sans maîtrise", il veut légitimer "les droits du subconscient dans la création littéraire", parce que le subconscient met l'homme en communication avec une autre réalité plus vaste, antérieure et supérieure à la vie individuelle. Le poétique de Perse, une fois encore, s'inscrit dans la lignée des romantiques allemands... Il existe une divergence évidente entre Caillois et SjPerse concernant le statut de l'imagination. Pour le critique, l'imagination témoigne d'une complaisance à l'égard d'un inconscient qui représente l'abandon de toute dignité humaine, alors que le poète la tient pour une force libératrice, faisant du poète un "Transgresseur"; il écrit à Breton en juin 1945: "Et vous avez bien raison contre ce monde de raison" [ réaction d'Olivier: !! ..Je goûte cette phrase: trois mots sortis de leur contexte ne constituent bien sûr pas un argument en faveur de quoi que ce soit.]

Plus sérieusement, et sans me réengager sur la question du surréalisme (qui a d'ailleurs peu à voir avec cette mobilisation du subconscient, sauf poncifs), ces réflexions sont intéressantes, affinant les analyses proposées dans l'Eclat des Contraires.
Pour ma part, je ne crois pas que ces réflexions citées contredisent (ou contrebalancent) forcément le long chapitre sur "le réel contre le songe"(p.57), où lumière essentielle est faite sur le rejet de toute fuite dans l'imaginaire au nom de l'approbation du monde.
Pas de doute: le fonctionnement de l'imagination persienne vise bel et bien à "promouvoir la réalité". L'imagination chez Perse est bien subordonnée à la célébration du réel. Elle serait ancrée dans ce réel, qui est sa matière (sensations, diversité assimilée des êtres, des choses, des actions humaines) et son horizon (elle le loue).
Mais c'est précisément, peut-être, cette exigence de célébration qui appelle le déploiement d'une imagination transgressive. Transgressive, c'est-à-dire transposant le réel sur le mode non d'un irréel fantaisiste, mais du sur-réel(sans connotation), du supérieur, du sacré. Imagination au service d'une mimêsis, qui, tout en reproduisant le monde, l'agrandit et le sacralise. Une imagination est bien active (qu'il faudrait décliner en procédés linguistiques/poétiques) mais semble en quelque sorte mise au service d'un "mieux-être-là", pour mélanger les formules de Perse.

Ne faites pas attention si je présente mes réflexions sur un ton un peu doctrinal, c'est un tic d'étudiant. J'ai fini l'ouvrage sans trop sauter de passages, c'est de manière générale toujours passionnant, incroyablement érudit, mais parfois un peu rapsodique. Une pensée débordante comme la poésie de Perse! Je me vois obligé de revoir notamment ma critique hâtive sur le cas de Spinoza, étant entendu que 1) je n'avais pas compris Perse et 2) je n'avais pas compris Spinoza. Bref...
Les pages sur l'humour sont très importantes, même si ce n'est pas en effet la dimension la plus frappante de l'oeuvre..
L'anecdote du moustique domestique "Ulysse": c'est génial, le Perse que j'aime le plus. ("Je sortirai, car j'ai affaire: un insecte m'attend pour traiter")


amicalement, olivier
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MessageSujet: Re: le tragique   Jeu 15 Fév - 16:48

Que voulez-vous que je puisse ajouter à tout cela, qui est non seulement enthousiaste, mais surtout exact... Et je ne trouve pas votre ton doctrinal...
A propos de la mise en regard des positions de Caillois et de Perse, même si je partage ce que dit Colette Camelin dans le fond, je crois néanmoins que le problème est plus épineux qu'il en a l'air, surtout quand on considère la position de Caillois en relation critique face à l'oeuvre de Perse. Je m'explique : Caillois, avec non pas tant sa position en elle-même à propos de l'imaginaire, mais surtout les questions qu'elle draine (le rapport de l'art au monde, la vieille question de la mimesis en effet, et les limites du pouvoir de l'imagination en général), a contribué à éclairer l'oeuvre de Perse sous un angle primordial qui, sans lui, sans le prisme particulier de ses analyses, serait demeuré minoré, j'en ai peur. Et c'est cette relation critique qui compte, avec du côté de Caillois, la recherche de cette poésie de l'exactitude qu'il exalte, et de celui de Perse, cette réconciliation des contraires dans l'ordre d'un univers archétypal lesté de réel... Vaste question il est vrai, et que j'ai plaisir à travailler encore.

L'ouvrage de Colette Camelin est d'une si grande densité qu'on en est presque réduit au mutisme après l'avoir lu. Les éclairages de cette poésie y sont simplement inestimables.

Bien à vous (et tenez bon pour l'envoi maintes fois annoncé), Loïc Céry
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le tragique
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